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Refuser de transformer la foi en bastion identitaire est au cœur du message du Christ

libre opinion parue dans le journal La Croix, le 26 août 2026

Madeleine Rouot, pense que le christianisme n’est ni une culture à propager ni une identité à défendre. La vérité reconnue par le chrétien ne se laisse ni posséder ni fixer. Ce qui protège du dogmatisme et du relativisme.

Partout dans le monde, la récupération politique du christianisme prend de l’ampleur. En France, c’est depuis la parution du dernier ouvrage d’Éric Zemmour, La messe n’est pas dite, que l’on observe une résurgence des discours invitant le christianisme à s’assumer comme une « identité ».

Pourtant, penser le christianisme comme une culture à propager, comme une identité à fixer et à défendre n’est-ce pas trahir l’esprit même de l’Évangile ? Car la force du christianisme, sa particularité, tient peut-être en ceci : il échappe à deux tentations opposées et pourtant également pernicieuses qui traversent toute l’histoire humaine.

D’un côté, l’excès de dogmatisme : vouloir fixer, rigidifier la vérité sans égard pour la particularité des situations concrètes ni pour la complexité des existences humaines. 

De l’autre, l’excès de relativisme : adapter sans cesse ses principes aux évolutions culturelles, aux spécificités individuelles, jusqu’à dissoudre toute prétention à une vérité une et universelle.

Une vérité qui se découvre dans une rencontre. 

Le christianisme libère simultanément de ces deux facilités. Car pour le chrétien, la vérité qu’il reconnaît comme unique n’est pas d’abord un système de loi ni un code moral à suivre, c’est une personne. « Je suis le chemin, la vérité et la vie », affirme Jésus. La vérité devient alors relation vivante, qui jamais ne s’impose sous la forme de préceptes figés mais qui toujours se découvre dans une rencontre. 

S’il existe bien une vérité unique en la personne du Christ, cette vérité n’est accessible que dans l’amour à travers une relation fidèle et continue à Dieu, nourrie par l’écoute et l’ajustement permanent à l’épreuve du réel.

Aussi, la position du chrétien est-elle nécessairement inconfortable. 

Il affirme qu’il existe une vérité, mais il ne peut jamais la posséder entièrement, la solidifier, et doit sans cesse la chercher et l’incarner. 

Or, c’est précisément cet inconfort que l’homme cherche à fuir continuellement, retombant alternativement dans le dogmatisme ou le relativisme. 

D’une part, la fragilité de la croyance pousse l’homme à ériger des remparts pour la préserver. « Parce que je sais fondamentalement que ce que je crois est incertain, fragile, (…) que je n’ai aucune preuve ni aucune certitude, que je suis sans défense, et en même temps, je sais de source existentielle que cette croyance est pour moi vitale, que c’est le centre même de mon existence qui est mis en danger si je la perds, pour cette raison, plutôt pour cette situation, alors je la fortifie, je la rends rigide et exclusive », nous dit Jacques Ellul. 

De là naissent les tentations moralistes et identitaires : on recherche dans la fixité d’une communauté, dans la rigidité institutionnelle, dans l’efficacité morale, la sécurité que l’Évangile refuse obstinément de donner.

Un besoin profond de sécurité

À l’inverse, une autre tentation guette toujours le croyant, celle d’édulcorer le message de l’Évangile pour le rendre compatible avec l’esprit du temps. 

On atténue, on excuse, on adapte pour éviter une situation d’inconfort jusqu’à dissoudre l’exigence radicale du message du Christ.

L’excès de relativisme tout comme l’excès de dogmatisme ont en réalité une matrice commune : la peur. 

C’est bien la peur qui pousse Pierre à renier Jésus. De la même manière, la peur incite l’homme à trouver la garantie de sa sécurité, non pas en Dieu, mais dans un ordre humain sacralisé qu’il finit par ériger en valeur dernière, qu’il s’agisse de la nation, de l’Église (en tant qu’institution humaine) ou de la communauté.

On se souvient du célèbre passage des Frères Karamazov dans lequel Dostoïevski imagine le retour du Christ au temps de l’Inquisition espagnole. Celui-ci est arrêté par le Grand Inquisiteur, qui lui reproche d’avoir donné aux hommes une liberté trop lourde à porter et projette, en conséquence, de le mettre à mort. En repoussant les trois tentations de Satan au désert et en refusant ainsi de fonder la foi sur le miracle spectaculaire, le mystère écrasant et l’autorité contraignante, Jésus laisse l’homme libre de venir à lui par amour.

Accepter l’inconfort

Or, proteste l’Inquisiteur, cette liberté, cette responsabilité, est insoutenable pour l’homme. 

En libérant l’homme, Jésus a condamné l’humanité à l’angoisse, et l’Inquisiteur l’en a sauvé. Faire du christianisme une identité stable (du latin identitas, « ce qui demeure le même ») répond précisément à ce besoin profond de sécurité, face à l’angoisse de la liberté, qui est pourtant la source même de la vie en Christ. 

Aussi faut-il accepter l’inconfort d’une vérité qui ne se laisse jamais posséder.

Quand face à l’islam, Éric Zemmour estime que « le christianisme doit s’assumer comme une identité », il ne fait que projeter sur la foi chrétienne des catégories qui lui sont étrangères. 

Jésus, au contraire, n’entre jamais dans une logique de confrontation symétrique. Il déplace sans cesse, désarme et questionne. 

À Pierre, il ne demande pas de réparation, mais, par trois fois, pose une simple question « m’aimes-tu ? ». 

Devant le Grand Inquisiteur, il ne cherche pas à lui donner tort, ni à argumenter, mais se tait, se lève et l’embrasse.

Refuser de transformer la foi en bastion identitaire, sans pour autant la dissoudre dans l’air du temps, c’est avancer sur une ligne de crête. C’est une position profondément inconfortable. 

Peut-être est-ce, comme le suggère Dostoïevski, un fardeau trop lourd à porter. 

Et pourtant, c’est précisément dans cette exigence que réside la liberté de l’homme, celle qui se tient au cœur même du message du Christ.

Madeleine Rouot
Docteure en histoire des idées (Université de Cambridge), enseignante à Sciences Po